Nouvel entretien avec Tudor Petcu*

Septembre 2018

Tudor Petcu: Tout d’abord, je vous demanderais de me dire si le postmodernisme peut vraiment être perçu comme une réaction contre la rationalité sur laquelle repose la modernité. En d’autres termes, est-il juste de dire que la raison est la caractéristique principale de la modernité, contrairement au postmodernisme défini à la lumière du déconstructivisme et de l’ironie?

François Boespflug : Je vais essayer de vous répondre « à tâtons », en cherchant à deviner à quelles formes ou manifestations du postmodernisme vous songez en priorité, et en confessant que c’est un terme que je n’emploie jamais et une réalité quasiment insaisissable dont ordinairement je ne me soucie guère. Et pour que nos lecteurs n’aient pas l’impression de « pédaler dans la semoule », comme l’on dit familièrement dans ma langue, je me permets de définir le postmodernisme non pas seulement comme l’étape qui a suivi le modernisme mais pour une bonne part comme la modernité revenant sur elle-même de manière critique, quitte à procéder à sa remise en question, soit par la promotion de nouveaux objectifs ou de nouveaux styles, soit par une sorte de retour en arrière avec reprise de valeurs culturelles abandonnées par la modernité, dans l’intention non de répéter le passé mais de leur redonner de l’actualité rénovée.

Et puisque mon domaine de compétence est avant tout l’art religieux d’inspiration biblique et/ou chrétienne, dont nous nous parlons beaucoup vous et moi au cours de ces entretiens, je donnerai en exemple les œuvres picturales de Chagall, d’Arcabas ou de Garouste, qui ont en commun d’être apparemment « post-modernes » si on les rapproche de celles de Picasso, de Gleizes ou de William Congdon… Ces exemples, j’en ai conscience, ne vérifient pas tellement votre hypothèse, dans la mesure où ce n’est décidément pas l’attitude adoptée par tous ces artistes à l’égard de la rationalité qui les distingue voire les oppose, mais celle qu’ils ont embrassée à l’égard de la lisibilité. Les trois premiers s’en moquent et passent outre, tandis que les trois derniers y reviennent…

Mais peut-être, par post-modernisme, désignez-vous la tendance, au sein de la culture, au décalage et à la provocation, tendance qui s’est annoncée dans les années 1930 avec un peintre-« penseur » comme Marcel Duchamp, et se poursuit avec un « artiste » comme Jeff Koons ou la frange de l’art contemporain qui plagie plus ou moins moqueusement les thèmes traditionnels de l’art chrétien, ou les tripote en tous sens, tels Vim Delvoye avec ses crucifix retroussés ou Tom Herck avec sa vache crucifiée exposée dans une église, qui a fait actuellement scandale en Belgique. Est-ce à cela que vous pensez ?

TP : Comment définiriez-vous en tant que théologien la conscience chrétienne, avec toute sa complexité historique et culturelle, dans le contexte des tentations postmodernes, qui, au moins en quelque sorte, semblent rejeter les valeurs de l’innocence proposées par le christianisme lui-même?

FB : De nouveau le caractère très général de votre question, dépourvue de tout nom, de toute figure et de toute date, me condamne à une opération de divination intellectuelle alors que je sais bien n’être pas prophète.

Essayons tout de même. Je ne sais pas si ce sont les valeurs de l’innocence que le christianisme, dans le contexte de la post-modernité, prône en priorité. En revanche, je serais tenté de penser, comme théologien chrétien, que ce que le christianisme a mission de rappeler et de transmettre en pareil contexte est la valeur unique de chaque personne humaine, la liberté qui est la sienne de recevoir l’Évangile, de baptiser son intelligence, de se convertir et d’en être transformé, ou au contraire de s’en détourner provisoirement ou durablement ; et enfin, que dans un monde qui ne cesse de changer, d’inventer et de se complexifier, les valeurs de la clarté, de la simplicité, de la beauté, de la bonté, autrement dit tout ce que les penseurs médiévaux appelaient les transcendentaux, demeurent de puissants ferments d’humanisation de l’homme. Son avenir n’est certainement pas du côté de ce qui est impénétrable, indéchiffrable, hyper-codé, on ne m’y fera jamais croire. Si bien que je serais porté à croire, toujours comme théologien (et non pas comme observateur de tendances sociologiques, philosophiques, esthétiques, etc.), que la culture vit d’un constant mouvement d’inspir et d’expir lui faisant inventer toutes sortes de choses pour ensuite faire nécessairement retour à des retrouvailles bienfaisantes avec l’eau, l’oxygène, les cinq sens, les couleurs et le toucher.

TP :  Pourrait-il y avoir une relation réelle entre la conscience chrétienne et le postmodernisme auquel nous avons fait référence dans notre débat? Je vous pose cette question en pensant à l’idée du christianisme postmoderne qui semble avoir acquis une certaine existence dans le travail du philosophe italien Giani Vattimo.

FB : Pour autant que je comprenne la pensée de Vattimo, il est vrai qu’il représente bien le post-modernisme dans la mesure, me semble-t-il, où il dénonce ce qu’il appelle « la violence des catégories » qui ont régné durant des siècles via la métaphysique traditionnelle (par exemple l’absolu, la vérité, l’essence, la religion, le sujet, etc.) et prône, au profit d’une existence plus souple, mieux respirable des individus, une « ontologie du déclin » basée sur des « catégories faibles » favorisant non plus de manière prétentieuse et ostentatoire la croyance ni le dogme mais l’interprétation et la déconstruction voire une certaine évanescence du sujet lui permettant de se penser de manière fluide, comme en devenir voire une kénose consentie (l’incertitude et l’hésitation voire l’angoisse venant remplacer la certitude et la conviction, l’aspiration ou l’envie de croire à la décision volontaire de croire). Mais c’est là, je crois, pour Vattimo, la vérité même du christianisme : cette modestie désarmée, qui à la limite est au fondement de la sécularisation. Un de ses livres n’a-t-il pas été intitulé Après la chrétienté : pour un christianisme non religieux ?

TP : Si les valeurs du christianisme sont réellement rejetées par la société contemporaine, comment leur retour est-il possible, compte tenu de l’orientation de l’homme contemporain vers les dynamiques quotidiennes et technologiques?

FB : J’ai une confiance inébranlable, d’une part, dans l’union intime, que je crois porteuse durablement de révélation, entre l’évangile et l’humain ; et d’autre part dans le fait que l’humain authentique ne se laisse pas longtemps défigurer ni occulter : chassé par la porte, il revient par la fenêtre. Il y a un sentence de sagesse populaire, dans la langue française, qui dit : chassez la nature, elle revient au galop. Actuellement, c’est vrai, on peut avoir le sentiment qu’un certain nombre de valeurs ancestrales sur lesquelles l’anthropologie était édifiée sont comme submergées par le nombre et la radicalité des remises en questions, sans parler des chocs entre civilisation et de l’invasion de l’existence quotidienne par de nouveaux outils technologiques. Mais enfin le corps et le cœur humain ont une étonnante stabilité, et ce n’est pas l’allongement de la durée moyenne de l’existence qui y change grand’chose. Les valeurs du christianisme n’ont à mon avis pas grand-chose à craindre…

TP : Je ne pourrais pas négliger votre domaine de recherche, c’est à dire l’iconographie chrétienne, alors j’aimerais vous demander quel rôle peut jouer l’art chrétien dans un supposé contexte de l’esthétique postmoderne.

 

FB : Pour le coup, cette dernière question m’excite immédiatement les méninges. Je vais tenter d’y répondre en prenant pour boussole l’impression qui me vient à force d’étudier plusieurs dossiers iconographiques en observant ce que chacun d’eux doit à la métaphysique traditionnelle et en repérant comment certains peintres ont eu pour ainsi dire la grâce de s’en libérer en proposant des mises en image de sujets traditionnels libérés du corset que leur a longtemps imposé la métaphysique. C’est une déclaration un peu obtuse à force d’être abstraite, alors je vais prendre quelques exemples.

En 2015, j’ai oublié aux Éditions du Cerf à Paris un livre sont le titre est une question révélant de ma part une sorte de doute : Jésus a-t-il eu une vraie enfance ? Il s’agit d’une réflexion dont la visée secrète, au-delà des enquêtes iconographiques précises sur lesquelles elle s’appuie et médite, est précisément christologique. Les peintres qui ont eu à cœur d’imaginer Jésus enfant ont-ils voulu et su faire croire à la vérité de son incarnation, c’est-à-dire ont-ils voulu et su montrer un vrai petit garçon de la famille humaine, condamné à apprendre, entre autres, à se tenir debout, à manger proprement, à parler, à lire, à prier, ou bien leur imagination, laissée libre par l’absence totale de précisions des textes canoniques à cet égard, a-t-elle été pour ainsi dire spontanément captive d’une interprétation métaphysique fautive de l’union des deux natures humaine et divine en sa personne, celle qui a régné en maître donnant à croire que ce petit garçon n’a au fond pas eu d’enfance, qu’il fut d’emblée un adulte en réduction, conscient de son origine céleste et de sa mission de rédempteur du genre humain, sachant d’avance, comme tant et tant de tableaux l’ont montré de manière univoque avec le consentement ému des autorités ecclésiastiques et des milieux chrétiens, qu’il avait à se préparer à la croix, au point que bien des peintres l’ont montré, petit garçon, s’entraînant à accueillir cette pensée en faisant la sieste sur une petite croix adaptée à sa taille… de ce point de vue, la conclusion de mon enquête est que la grande majorité des peintures concernant Jésus enfant sont d’un monophysisme larvé, la nature humaine de Jésus de Nazareth ayant été pour ainsi absorbée toute par sa nature divine.

Mais il y a eu d’heureuses et touchantes exceptions, qui me soufflent la réponse que voici à votre question :

Le premier rôle que l’art chrétien pourrait avoir à tenir est pour ainsi dire purement passif, ce serait de se laisser dépouiller par la post-modernité des divers corsets que l’union funeste entre le désir d’édification à tout prix et ce que je viens d’appeler le monophysisme rampant de la tradition picturale chrétienne a fabriqué ou transmis de siècle en siècle et imposé à bien des sujets comme Jésus enfant dans les bras de sa mère, faisant par exemple un geste de bénir de la droite complètement inadapté, que jamais un enfant ne fait avant l’âge de s’exercer à faire le clown, et encore ; ou comme Jésus parmi les docteurs, installé sur un siège surmontant tous les autres, se comportant en docte pontife prématuré, avec un aplomb que l’adolescent le plus comédien n’aura jamais — des peintres ont osé rompre avec cette façon de faire, dont un peintre juif qui provoqua un tollé dans la très catholique Bavière, pour avoir osé représenter Jésus en adolescent surexcité par l’attention des scribes — un Jésus tout à fait vraisemblable, pour le coup. Un autre peintre, un russe cette fois, a osé peindre Jésus assis en tailleur parmi les docteurs, les écoutant tout en étant écouté d’eux. On a le sentiment, en regardant de telles peintures, de déciller et de se rapprocher

Débarrassé des conventions pseudo-dogmatiques, l’art d’inspiration chrétienne, fidèle à l’Écriture sainte lue sans filtre, pourrait avoir un très bénéfique rôle de rappel ou de transmission de l’humanité de l’homme-Dieu, d’un Christ non défiguré par la métaphysique.

_____________________________________________________________                                                                               *Dialogul l-am purtat cu François Boespflug, istoric al artei creștine occidentale

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